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j-jour Le réveil a enfin sonné

j-jour Le réveil a enfin sonné

Si nous ne nous occupons pas de ce qui nous regarde, qui le fera? Et qui le fera bien?


Le jugement des chômeurs en référendum de Sarkozy, anticipé par l'auteur

Publié par j-jour sur 2 Mars 2012, 13:11pm

Catégories : #Le travail - la bourse - la course ou la vie

de l'Horreur Economique, Viviane Forrester, dès 1996:

 

"(...)Ce n’est pas le chômage en soi qui est le plus néfaste, mais la souffrance qu’il engendre et qui provient pour beaucoup de son inadéquation avec ce qui le définit; avec ce que le terme de «chômage» projette, qui n’a plus cours, mais qui détermine toujours, néanmoins, son statut. Le phénomène actuel du chômage n’est plus celui désigné par ce mot, mais c’est sans en tenir compte, en fonction du reflet d’un passé détruit, que l’on prétend y trouver des solutions et, surtout, que l’on juge les chômeurs. La forme contemporaine de ce que l’on nomme encore chômage n’est, en fait, jamais cernée, jamais définie, donc jamais prise en compte. Il n’est en vérité jamais vraiment question de ce que l’on désigne sous les termes de «chômage» et de «chômeurs»; même lorsque ce problème passe pour occuper le centre du souci général, le phénomène réel est, au contraire, occulté.

Un chômeur, aujourd’hui, n’est plus l’objet d’une mise à l’écart provisoire, occasionnelle, ne visant que quelques secteurs; il est désormais aux prises avec une implosion générale, avec un phénomène comparable à ces raz-de-marée, cyclones ou tornades, qui ne visent personne, auxquels personne ne peut résister. Il subit une logique planétaire qui suppose la suppression de ce que l’on nomme le travail, c’est-à-dire des emplois.

Mais — et ce décalage a des effets cruels — le social, l’économique se prétendent toujours commandés par les échanges effectués à partir du travail, alors que ce dernier a fui. Les sans-emploi, victimes de cette disparition, sont traités et jugés en fonction des mêmes critères qu’au temps où les emplois abondaient. ils sont donc culpabilisés d’en être démunis, et floués, endormis par des promesses fallacieuses annonçant comme bientôt rétablie cette abondance, et bientôt réparées les conjonctures malmenées par des contretemps.

Il en résulte la marginalisation impitoyable et passive du nombre immense, sans cesse élargi, de «demandeurs d’emploi» qui, ironie, du fait même qu’ils le sont devenus, ont rejoint au contraire une norme contemporaine; norme qui n’est pas admise comme telle, même par les exclus du travail, au point qu’ils sont les premiers (on y veille) à se trouver incompatibles avec une société dont ils sont pourtant les produits les plus naturels. ils sont conduits à s’estimer indignes d’elle, et surtout responsables de leur propre situation qu’ils tiennent pour dégradante (puisque dégradée) et même répréhensible. ils s’accusent de ce dont ils sont les victimes. ils se jugent avec le regard de ceux qui les jugent, regard qu’ils adoptent, qui les voit coupables, et qui leur fait se demander ensuite quelles incapacités, quelle aptitude au ratage, quelle mauvaise volonté, quelles erreurs ont pu les mener là. Le désaveu les guette, général, malgré l’absurdité de ces accusations. ils se reprochent — comme on le leur reproche — de vivre une vie de misère ou d’en être menacés. Une vie dès lors souvent «assistée» (au-dessous, d’ailleurs, d’un seuil tolérable).

Ces reproches qui leur sont faits, qu’ils se font, reposent sur nos perceptions décalées de la conjoncture, sur de vieilles opinions autrefois sans fondement, aujourd’hui redondantes et plus pesantes, plus absurdes encore; sans lien aucun avec le présent. Tout cela — qui n’a rien d’innocent —les conduit à cette honte, à ce sentiment d’être indigne, qui mènent à toutes les soumissions. L’opprobre décourage toute autre réaction de leur part qu’une résignation mortifiée.

Car rien n’affaiblit, ne paralyse comme la honte. Elle altère à la racine, laisse sans ressort, permet toute emprise, réduit ceux qui en souffrent à devenir des proies, d’où l’intérêt des pouvoirs à y avoir recours et à l’imposer; elle permet de faire la loi sans rencontrer d’opposition, et de la transgresser sans craindre aucune protestation. C’est elle qui crée l’impasse, empêche toute résistance, fait renoncer à toute mise à plat, toute démystification, tout affrontement de la situation. Elle distrait de tout ce qui permettrait de refuser l’opprobre et d’exiger une prise en compte politique du présent. C’est elle encore qui permet l’exploitation de cette résignation, celle aussi de la panique virulente qu’elle contribue à créer.

La honte devrait être cotée en Bourse: elle est un élément important du profit.

Valeur solide, la honte, comme la souffrance qui la provoque ou celle qu’elle suscite. On ne s’étonnera donc pas de l’acharnement inconscient, disons instinctif, mis à reconstituer, à empailler au besoin ce qui est à leur source: un système défunt et qui a fait faillite, mais dont la prolongation artificielle permet d’exercer subrepticement des brimades et des tyrannies de bon aloi, tout en protégeant la «cohésion sociale».

De ce système surnage cependant une question essentielle, jamais formulée: «Faut-il “mériter” de vivre pour en avoir le droit ?» Une infime minorité, déjà exceptionnellement nantie de pouvoirs, de propriétés et de privilèges avérés comme allant de soi, tient ce droit d’office. Quant au reste de l’humanité, il lui faut, pour «mériter» de vivre, se démontrer «utile» à la société, du moins à ce qui la gère, la domine: l’économie plus que jamais confondue avec les affaires, soit donc l’économie de marché. «Utile» y signifie presque toujours «rentable», c’est-à-dire profitable au profit. En un mot, «employable» ( «exploitable» serait de mauvais goût !).

Ce mérite — ce droit à la vie, plutôt — passe donc par le devoir de travailler, d’être employé, qui devient dès lors un droit imprescriptible sans lequel le système social ne serait qu’une vaste affaire d’assassinat.

Mais qu’en est-il du droit de vivre lorsque celui-ci n’opère plus, lorsqu’il est interdit d’accomplir ce devoir qui y donne accès, lorsque devient impossible ce qui est imposé ? On sait qu’aujourd’hui sont en permanence obturés ces accès au travail, aux emplois, eux-mêmes forclos de par l’impéritie générale, ou l’intérêt de quelques-uns, ou le sens de l’Histoire — le tout fourré sous le signe de la fatalité. Est-il normal, dès lors, ou même logique, d’imposer ce qui fait absolument défaut ? Est-il seulement légal d’exiger ce qui n’existe pas comme condition nécessaire de survie ? (...)"

 

"L'horreur économique" de Viviane Forrester en ligne ici

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