J'étais partie pour aller voir "Be happy" de Mike Leigh, mais au dernier moment, j'ai bifurqué vers Gomorra. Exit "Be happy" sur lequel j'avais l'intention d'enchaîner. Après Gomorra, plus possible.
Après l'écran crevé par ces vies de gladiateurs dèjà pris dans des filets invisibles que les hommes semblent condamnés à vivre en gesticulant pour repousser l'heure où ils seront abattus.
Pas une vie sous un "soleil [qui] donne à tous de l'or intelligent" comme dit la chanson, mais sous la lumière bleue artificielle d'ultraviolets des cabines de bronzage, où l'on vient leur faire la peau même et surtout au moment proche de l'intime et du plaisir. Ainsi jamais à l'abri, jamais loin de n'être plus que chair qui grésille.
Et celles dont les maris sont en prison ou déjà morts, ceux qui sont trop vieux et malades pour "servir" encore "la cause", que peuvent-ils faire d'autre qu'attendre l'argent "distribué" par le gestionnaire envoyé par l'organisation mafieuse (qui ressemble d'ailleurs dans son costume étriqué et usé à un fonctionnaire gris d'une bureaucratie archaïque),
On attend l'argent, on attend les "ordres".
Certains semblent incapables de savoir quelles décisions prendre devant des meurtres illisibles, tant ils sont habitués à exécuter les ordres qu'ils reçoivent d'autres.
Et quand ces ordres ne viennent pas, il ne semble pas y avoir d'autres réponses à ces meurtres incompréhensibles que d'autres meurtres. L'adolescent du film finira par leur obéir après avoir voulu repousser par un "on verra" injouable le rôle terrible qu'on lui force à jouer.
"Tu es avec nous ou contre nous." lui réplique-t-on au moment où il cherche une autre voie, pour ne pas avoir à aider à abattre la mère de son copain, désormais de "l'autre camp". On a déjà entendu ça quelque part..
Et les deux personnages qui exultent de se croire les rois du monde après avoir mis la main sur des caisses d'armes qui ne leur étaient pas destinées, garderont leur exubérante illusion d'être libres et indépendants jusqu'à la fin, leur mise à mort, habile mise en scène montée par de vieux renards qui les ont engagés comme executeurs d'une chasse à l'homme qui vise en fait à les supprimer, eux. Et leurs corps sans vie banalement dégagés du paysage comme du réel encombrant par une pelleteuse.
La loi qui règne, c'est bien celle d'une vie jamais donnée, mais toujours à "racheter" à ceux qui se prennent pour des sauveurs, parce qu'ils les auraient sortis de la rue, en leur trouvant un boulot dans l'organisation et en même temps, rien ne nous permet de voir quand ce rachat pourrait prend fin, dans ce monde où les enfants savent déjà conduire d'énormes camions, et finissent, réhaussés sur des coussins, le sale travail de transport des déchets toxiques que des adultes embauchés pour la tâche n'ont pas pu ni voulu finir. D'ailleurs, le seul "cadeau", le seul don perceptible, dans le film, des pêches données par une vieille dame à cet enfouisseur mafieux de fûts toxiques sont finalement rejetées, déversées sur le bas côté de la route.
Les fruits de la terre et du travail des hommes méprisés, comme ce don qui n'arrive pas à être accepté, parce que l'accepter serait admettre qu'il y a des êtres libres de donner, et donc, sans doute, échappant au pouvoir et à l'emprise que cette mafia s'efforce de maintenir à n'importe quel prix.
Comme l'écrit Jean-Marc Laherrère dans l'article où il réagit à sa lecture du livre "Gomorra":
"Nous avons, décrite et non pas imaginé, la frontière ultime du capitalisme, quand le profit maximum et immédiat est le seul critère de choix."