Qu'est-ce que la définition de l'humain? Quelles sont les frontières selon lesquelles nous le définissons? Au milieu de la révolution en oeuvre, ces frontières sont-elles toujours clairement définies? L'humain est-il en voie de disparition?
J'ai voulu mettre sur ce blog un moment de la réflexion de Jean-Claude Guillebaud qui me paraît poser les questions essentielles qui éclairent un peu mieux les angoisses et les désarrois que nous sentons confusément nous habiter .
(...)Nous sommes en effet en train de vivre une triple révolution:
révolution économique, d'abord (la fameuse mondialisation), qui change de fond en comble notre rapport au politique en général, à la démocratie en particulier; révolution informatique, ensuite, qui fait apparaître sous nos yeux un sixième continent (le cybersespace) qui érode des concepts aussi fondamentaux que le temps et l'espace, un continent étrange que nous ne savons encore ni définir vraiment ni discipliner, en y installant la règle et le droit, mais vers lequel émigrent déjà la plupart des activités humaines (commerce, communication, culture, etc...); révolution génétique, enfin, qui, quoi qu'on en pense, nous oblige à remettre en question des soubassements aussi fondamentaux que les systèmes de parenté et la généalogie.
A mon sens nous ne prêtons pas assez attention au fait que chacune de ces révolutions interagit constamment avec les deux autres. Les trois font système. Elles ne sont que les trois faces d'une même révolution, globale, celle-ci. C'est cette interaction que nous avons du mal à appréhender correctement. On peut discuter, par exemple, de la pertinence ou de l'importance des comités éthiques. La question, me semble-t-il, n'est déjà plus tout à fait là. L'enjeu concerne plutôt les décisions que prennent les comités éthiques, qui sont assez largement subvertis par les lois du marché, les problèmes qui sont agités et examinés -souvent avec sérieux et conscience- par les membres des comités éthiques; les questions qui sont sagement examinées - même si on peut juger qu'elles le sont de manière contestable, avec une prédominance des scientifiques et donc une tendance au scientisme- sont en général tranchées au bout du compte par le jeu irrépressible d'une logique marchande.
Si demain, il s'avère qu'il y a un marché pour le clonage humain, il y aura du clonage humain quelles que soient les recommandations émises par les comités éthiques ou les lois qui s'en inspirent. Nous avons l'illustration assez claire du fait que ce n'est pas la révolution génétique en soi qui pose problème - elle est évidemment porteuse de promesses considérables-, c'est le fait que sa conduite a déjà largement échappé à la raison démocratique ou à ce que l'on appelait jadis la validation académique. Nous sommes bel et bien menacés par une "maladie" nouvelle : une démesure post-humaine.
Ce qui est en jeu dans ces changements, c'est la définition de l'humain. Le concept d'homme est-il en voie de disparition? Saurons-nous demain définir avec autant de certitude ce qui fait notre humanité? Je crois bien que non. Je crois que cette certitude centrale est menacée; je crois que nous devons refonder, tant bien que mal, ce que j'appelle pour ma part le principe d'humanité. Ce qui se brouille chaque jour un peu plus, ce sont les frontières conceptuelles considérées jusque-là comme claires et nettes. Mais comment défendrons-nous les droits de l'homme si nous ne savons plus définir ce qu'est un homme? Comment réprimerons-nous les crimes contre l'humanité si nous ne sommes plus très sûrs de notre définition de l'humanité?
Pour mieux comprendre de quoi il s'agit et pour ne pas en rester aux généralités assez creuses, je pars d'un petit texte très simple dans ses formulations et trop oublié: le code de Nüremberg.
Le procès des criminels nazis a eu lieu, comme on le sait, à Nüremberg en 1946, mais de 1947 à 1949, il y a eu une suite de procès - un complément si l'on préfère - conduite par les Américains seuls. On a jugé cette fois les médecins nazis qui avaient pratiqué des expérimentations sur des êtres humains dans les camps. Ce n'était plus seulement un crime quantitatif que l'on a alors jugé, mais un crime qualitatif. On accusait à juste titre ces médecins d'avoir destitué l'homme de son humanité, les magnifiques témoignages de Primo Lévi et de Robert Antelme montrent bien que c'est ce crime-là qu'évoquaient principalement et spontanément les rescapés des camps.
Le code de Nüremberg est une sorte d'exposé des motifs qui a accompagné la condamnation de ces médecins nazis. Ce texte est à la fois simple et lumineux. On devrait le faire lire à nos enfants tous les jours. En trois pages consacrées à ce qui fait l'humanité de l'homme, il désigne quatre frontières fondamentales et énonce un principe impératif. Les frontières sont celles-ci:
-la frontière qui distingue l'homme de l'animal;
-la frontière qui distingue l'homme de la machine;
-la frontière qui distingue l'homme de la chose;
-la frontière qui distingue l'homme de la seule somme de ses organes.
Ces frontières, les nazis les avaient transgressées en bestialisant les déportés, en les chosifiant, en les considérant comme des matériaux de laboratoire.
Le principe impératif, quant à lui, est tout simple dans son énoncé: il pose l'indisivibilité de l'humanité de l'homme. Voilà qui est capital. Cela signifie que ce qui nous fait hommes n'est pas divisible: ou bien nous sommes humains, ou bien nous ne le sommes pas. Nous ne pouvons pas l'être à moitié. De ce fait, il ne peut pas exister d'humains plus humains que d'autres; il ne peut donc pas y avoir de surhommes ni de sous-hommes.
Pour être plus concret encore, cela veut dire qu'un handicapé mental est humain au même titre qu'un prix Nobel de biologie, non point parce que l'observation clinique nous l'enseigne, mais parce que nous décidons qu'il en est ainsi. C'est une règle ontologique, une norme volontairement adoptée.
Redessiner les frontières de l'humanité
C'est en partant de ces quatres frontières d'une part, et de ce principe d'autre part, que j'ai essayé de voir comment aujourd'hui, à la source de notre désarroi, il y avait le sentiment confus que, à nouveau, chacune de ces frontières se trouvait assiégée, voire possiblement transgressée. Seule différence par rapport à l'époque de Nüremberg : cette fois la transgression n'interviendrait pas par la volonté d'un dictateur fou, mais sous l'effet invisible et quasi mécanique de la démesure scientifique, du fait de notre course vertigineuse à la technique, ou plutôt à la technoscience, c'est à dire la science arraisonnée par le marché et subvertie par la course au profit. Oui, la "maladie" collective contemporaine concerne directement l'idée de limite. Comment ferons-nous pour redéfinir celle-ci dans un contexte aussi radicalement changé? La réponse à cette question est moins simple qu'on pourrait le penser. (...)"
Extrait de "Nous guérir du vertige de la toute-puissance", par Jean-Claude Guillebaud, essai dans l'ouvrage pluriel "La psychanalyse peut-elle guérir?, collection Questions de vie, aux Editions de l'Atelier.
P.S: C'est moi (j-jour) qui ai mis en gras certains passages du texte.