Je reviens sur Le Paradoxe de Robinson, de François Flahaut, qui me paraît essentiel pour comprendre les vrais fondements de notre humanité sociale.
Extrait:
"Les plaisirs qu'apportent une conversation animée, un repas pris entre amis, une bonne ambiance de travail, une ville où l'on se sent bien, la participation à telle ou telle forme de culture (professionnelle, artistique, sportive, etc), et d'une manière plus générale l'éventail des relations avec les autres, tout cela donne corps à l'idée de liberté positive ou substantielle telle que la définit Armatya Sen. Ce type de biens- biens collectifs non marchands- se caractérise par le fait qu'on ne peut en jouir qu'à condition d'en jouir à plusieurs. De tels biens sont des supports de l'existence de soi, mais à condition d'être en même temps des "supports d'être ensemble". Ceux-ci sont des manifestations concrètes de la vie en société et de la culture qui se transmet à travers celle-ci.
Les biens collectifs ne sont pas pour autant indépendants de l'économie (ils ne s'opposent pas à celle-ci comme le spirituel au matériel) . Si, comme je l'ai montré plus haut, la valeur d'usage d'un bien marchand se réalise en s'articulant à des biens non marchands (c'est-à-dire, au fond, à la vie en société), réciproquement, les biens collectifs non marchands pour se réaliser, se combinent avec des biens économiques (la musique passe par des instruments, la qualité de l'air par des mesures qui ont un prix, la convivialité par un repas partagé,les relations avec les autres par quelque chose à faire avec eux, etc.). On touche ici du doigt les limites de la conception traditionnelle de la société. Si en effet on admet comme le fait Sen, que les êtres humains ne peuvent se réaliser (c'est à dire jouir d'un sentiment d'exister) qu'en participant à la vie en société, on doit admettre aussi que la vie en société ne se réduit pas à un moyen (une organisation créée par les hommes pour produire et distribuer des biens), mais qu'elle constitue une fin en soi. Précisément parce qu'elle est le milieu naturel et vital dans lequel et par lequel les humains viennent à l'existence, la vie en société constitue le bien collectif par excellence.
Ce bien premier qu'est pour chacun l'existence de soi et ce bien collectif fondamental qu'est la vie en société, la participation à une culture, sont les deux faces d'une même réalité. Celle-ci présente donc la propriété paradoxale d'être à la fois collective et constitutive de la personne. Espace mental et espace social sont comme l'envers et l'endroit d'un ruban de Moebius. Le langage que chacun de nous intériorise est une condition nécessaire pour que nous existions en tant que personne consciente d'elle-même, et en même temps le langage n'existe que dans sa circulation et sa transmission collective. De même, la monnaie est un bien dont chacun dispose en propre, et qui pourtant n'a d'existence et de valeur qu'à circuler collectivement. De même encore la couche d'air qui entoure la planète, et qui oxygène le sang de chacun d'entre nous. On pourrait en dire autant de la musique, de la cuisine, et de tous les biens et pratiques qui forment une culture: ce sont des biens indivisibles, ils appartiennent à tous et à personne, n'existent que dans leur transmission et dans leur circulation, et en même temps ils constituent pour chaque individu une source de vie et de réalisation de soi.
La difficulté dont témoigne la réflexion économique élargie d'Armatya Sen est au fond la même à laquelle se heurte, dans le domaine de la philosophie politique, la Théorie de la justice de John Rawls. Car lui aussi, pour définir les conditions auxquelles doit répondre une société bonne, n'échappe pas à la conception traditionnelle selon laquelle l'individu précède la société, laquelle apparaît alors fondée sur l'Etat et sa constitution. Une société bonne sera selon lui une société qui apporte à chacun de ses membres l'égale jouissance des "biens premiers" désirables pour tout être humain rationnel quel que soit par ailleurs son projet de vie. Aux yeux de Rawls, le plus important de ces biens premiers est l'estime et le respect de soi. Il est clair qu'un Etat, quels que soient son degré de justice et les garanties apportées à ses citoyens, ne peut à lui seul produire un tel bien. L'estime et le respect de soi - plus radicalement l'existence même de soi - présupposent l'existence de formes de vie sociale et de culture permettant la coexistence et la reconnaissance intersubjective. L'Etat peut certes favoriser et soutenir ces formes de vie, mais il ne saurait les créer - pas plus que le jardinier ne crée les plantes auxquelles, néanmoins, ses soins sont nécessaires. Ces formes de vie qui sont la source de l'existence de soi ne sauraient non plus être réparties en parts égales puisque c'est précisément leur indivision (le fait qu'elles soient vécues à plusieurs) qui fait leur valeur pour chacune des personnes qui en jouissent. Rawls, en somme, rate le fait que la vie en société constitue elle-même un bien premier; autrement dit, que la relation entre les individus précède leur existence et en est la source. "