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j-jour Le réveil a enfin sonné

j-jour Le réveil a enfin sonné

Si nous ne nous occupons pas de ce qui nous regarde, qui le fera? Et qui le fera bien?


L'étoffe des rêves par temps de dictature

Publié par j-jour sur 24 Novembre 2007, 13:21pm

Catégories : #Sentences - Proverbes et Citations

«Nous sommes de l'étoffe dont les rêves sont faits et notre petite vie est entourée de sommeil.»   Prospero, La Tempête, William Shakespeare

Je viens de découvrir l'existence d'un recueil de rêves collectés par une femme, Charlotte Beradt, rêves de ses contemporains qui partageaient la particularité de vivre et donc de "Rêver sous le IIIè Reich", titre de son ouvrage :

"(...)De 1933 à 1939, elle décida de recueillir les rêves de femmes et d'hommes ordinaires afin de mesurer combien le nouveau régime "malmenait les âmes". Convaincue de ce que ce matériau serait riche d'enseignements sur les affects et les motifs des êtres qui subissent l'insertion dans le mécanisme totalitaire, elle rassembla, soit directement, soit indirectement, trois cents rêves. Pleinement consciente du caractère subversif du matériau ainsi collecté, elle envoya ces textes à l'étranger où elle les retrouva quand elle fut elle-même contrainte à l'exil.(...)"

Pour approcher ce livre, quelques pistes:

"Si, comme nous le propose l’auteur, le songe est un savoir, que savent de leur présent les sujets d’un régime totalitaire? Il est frappant que tous ces récits, rêvés durant les premières années du régime, semblent avoir un caractère prémonitoire. Comme si le rêve, et ses processus poétiques, était le seul à pouvoir entrer en résonance avec l’«abracadabrant» du monde, quand le réel sombre dans la folie, dans l’irréel. (...)

Martine Leibovici, en préface de l’ouvrage, pose la question qui taraude le lecteur: qu’est-ce donc qui se manifeste dans ces rêves? L’emprise du totalitarisme sur le psychisme – ou la résistance à cette emprise? Assurément les deux à la fois. Rêver, par exemple, que l’on ne rêve plus, c’est se soumettre à la terreur, mais c’est aussi transgresser l’interdit. Freud l’avait déjà montré: l’inconscient ignore la contradiction. Grâce à ces rêves, qui témoignent d’une prémonition des événements à venir, «est ainsi mis en lumière un état d’esprit, que nous avons aujourd’hui tant de mal à élucider et dont a surgi la culpabilité des innocents»,conclut la philosophe.
De toutes les fables politiques rêvées sous le IIIe Reich, Charlotte Beradt ne tire pas seulement des enseignements, mais aussi des avertissements pour le présent et le futur: «Que les manifestations du totalitarisme doivent être reconnues avant qu’on n’ait plus le droit de dire "je"; avant que ne commence la "vie sans murs".» Rêvez donc, mais ne vous endormez point." Marie Lemonnier

 

(...)"Une difficulté avec ce livre c'est qu'il nous conduit dans l'intimité des gens, au plus secret, et qu'on ne peut que constater leur destruction et ce dès le début de la dictature, dès 1933. Ce livre me confronte, nous confronte à notre fragilité intérieure. Un ordre politique abusif et infect peut nous mettre au pas, nous synchroniser (Victor Klemperer) en bien peu de temps. Et beaucoup d'entre nous découvriront en eux un traître, un allié intérieur au nouveau régime.

 Ce qui est notre orgueil est aussi notre faiblesse. Nous sommes fiers d'être des hommes parmi d'autres hommes. Nous nous créditons des merveilles que font nos semblables. On a marché sur la lune, un homme a marché sur la lune, c'est un peu moi. Nous avons un besoin vital d'être reconnu par nos semblables, un homme parmi les hommes. Bien peu d'entre nous sont assez solides intérieurement pour résister à une oppression politique.

Encore quelques rêves. Lisez :p 67, "le laitier et le ramoneur noir SS", p 141-142 "au Zoo je tiens un tronc dans ma main" : Un récalcitrant essaie de se planquer pour ne pas quêter au bénéfice des nazis. Et pourtant, à la fin, il se retrouve avec un tronc dans la main pour quêter.

A force d'entendre les rêveurs de Charlotte, on finit par s'y reconnaître. Toutes les petites compromissions, les petits accommodements, les silences polis, les omissions que nous faisons pour continuer à travailler avec nos collègues ou les membres de l'équipe à laquelle nous appartenons, c'est du même ordre que ce que les rêveurs nous laissent entrevoir, c'est les mêmes mécanismes qui sont en jeu sauf que pour eux, il s'agit de vie, de mort, d'aliénation, d'abomination. Oui, Charlotte a bien atteint son but. Dès qu'on pioche un peu son livre, on est saisi d'abattement devant notre fragilité.

Face à une dictature simpliste qui a désigné un ennemi et un seul -le Juif- (ça c'est une citation de Mein Kampf) et le dépouille peu à peu de toute humanité, - nous cédons.

Charlotte a atteint son but. Elle a rendu visible, palpable la mécanique cynique (cynique : comme des chiens) et meurtrière du totalitarisme. Et nous qu'aurions-nous fait? Que ferions-nous si quelque chose d'analogue se mettait en place chez nous ? Elle a bien raison de nous laisser sur cette question. Puisse-t-elle au fond continuer à nous empêcher de dormir.(...)"

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