Extraits choisis du livre "Le complexe d'Ubu, ou la névrose libérale" de Jean-Claude Liaudet
- "Jouir libéralement de l'autre
Le libéral veut se faire le manager de la jouissance de l'autre. Alberto Eiguer: "Ce n'est pas tant que l'autre n'existe pas, mais qu'il faut le faire entrer dans la logique de l'absence de miroir, pour que l'autre baisse son prix, pour qu'il réclame le moins possible, et pour qu'il soit en conséquence disposé à se vendre. Le discours cynique est à cet égard un bon outil."
- Transit de la ressource humaine
Le tractus de digestion de la valeur commence par un malaxage de la ressource humaine. Il faut en effet la rendre adaptable et souple à la suite d'un masticage pédagogique, qui n'est pas à la hauteur, hélas, de ce qu'on attendrait. C'est pourquoi il serait bien de mêler à la salive lycéenne et universitaire quelques agents industriels propres à accélérer les métabolismes de l'apprentissage.
La ressource est ensuite avalée dans le tractus du travail, où elle suivra les différentes étapes d'une carrière qui lui fera progressivement perdre ses qualités nutritives. En fin de parcours, si elle n'a été victime d'aucune indigestion (ce qui devient de plus en plus fréquent) elle se trouve transformée dans un déchet qui sera expulsé avec tous les égards dus à son trajet.
Le plus souvent, ce n'est qu'à la sortie, quand elle se trouve transformée en étron, que la ressource humaine prend conscience de la logique du transit.
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- L'inestimable objet
Avec la découverte des sexes, l'enfant découvre l'altérité. Sa mère désirée apparaît sous un nouveau jour, celui d'une différence incernable. Elle n'est plus un sein à consommer, bénéficier de ses biens et services n'est plus jouir de ses propriétés dans l'indistinction du mien et du tien (ce qui est à elle est à moi).
Il y a en elle quelque chose d'autre, un autre dont je ne peux être le nourrisson propriétaire. Voilà qui est libéralement insupportable.
- Le Marché comme mystique maternelle
Le Marché nous porte, il suffit d'écouter en nous le Marché pour trouver l'harmonie. A rapprocher de la conception antique du Cosmos: le bon et le juste consistent à être en accord avec lui.
Le Marché présente tous les caractères de la mère du stade oral: il suffit de s'en remettre à lui pour ne manquer de rien, il est pourvoyeur de satiété. Il est un sein nourrissant, plus proche de l'oral et de l'anal que du génital.
Tout ce qui nous éloigne de la mère orale est mauvais. Exit ce qui peut faire penser au père sexué et porteur de loi, de près ou de loin. Rien ne doit nous empêcher de jouir d'elle en paix.
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- La perversion, mécanisme de défense
La perversion, mécanisme de défense préféré du sujet sadique-anal: refuser la réalité de la castration et de toute limitation; faire la loi, au lieu de s'y soumettre; mais soumettre l'autre; raisonner faux.
Je suis la vérité
Daniel Sibony: "La perversion est un traumatisme assumé." Il y a eu effondrement, perte allant jusqu'à la perte du sens. Le pervers décide de ne pas en souffrir, de ne pas en rester à l'appel du manque et à ses multiples fantasmes et croyances. Il n'y a plus de dieu? Soit! S'il n'est pas, c'est que j'en ai voulu ainsi, je l'ai tué. Plutôt que de souffrir, le pervers assume. Il se fait la cause de ce qu'il subit. Il prend tout sur lui, il devient tout. Les lois comme les mots et les personnes qui les énoncent, ne sont hélas que des vacuités. Le pervers cherche en vain un être qui ne mente pas, c'est pourquoi il passe l'autre à la question. Seuls les objets tiennent le coup sous ses attaques.... car ils présentent le mérite de ne pas parler! La chose comme fétiche vient remplacer l'autre perdu, et annuler cette perte. Plutôt des chiffres que des mots, le calcul que les ratiocinations. La chose de l'économie: la richesse, des biens à foison. Le bonheur se calcule, il ne s'éprouve pas. Voilà qui est vrai, qui ne trompe pas.
Car le pervers a la passion de la vérité. Il a besoin d'une loi tellement parfaite qu'il démasque avec passion les défaillances de toute loi. Aucune ne trouve grâce à ses yeux. C'est pourquoi il se voit contraint d'incarner lui-même la loi. Car c'est lui qui va donner un sens à la vie: il construit un nouveau système bâti sur lui-même. L'individualisme libéral, c'est cela: faire de soi la mesure de toute chose. Ma vérité est la vérité, puisque je la dis! Le pervers s'y emploie, à force de montages de discours où persiste toujours, pour son auditeur, un vice caché: il y a chez lui, indistinctement, quelque chose d'idéaliste (rationalisations abstraites de la réalité), de vrai (le cynisme plutôt que l'illusion), de cruel (l'autre n'existe pas) et de programmé (il est dans la maîtrise). Pas de transcendance, pas de mystère, pas d'inconnu, pas d'imaginaire, mais uniquement du maîtrisable. Nous sommes tous à l'origine de la loi du Marché, dira-t-il, elle est faite de chacune de nos décisions, de nos libertés. Ainsi le pervers est-il un sauveur de l'humanité: il fonde un nouvel "humanisme" mégalomane où le sujet individuel est, malgré lui et quoi qu'il fasse, la mesure de toute chose et la source unique du bonheur. "