Un article très intéressant sur la question de la compatibilité entre deux types de temporalité, celle des médias qui sont en mesure de fournir des informations en temps réel grâce aux nouvelles technologies et celle de la vie politique et de la démocratie.
Si vous voyez le même paragraphe deux fois au lien ci-dessous, rassurez-vous, ce n'est ni la fatigue, ni la folie, il y a semble-t-il un légère erreur de mise en page! L'article complet avec les notes auxquelles il renvoie (et les doublons) est lisible en cliquant sur:
Temps médiatiques, temps démocratiques: l'improbable rencontre?
"André VITALIS*
Professeur - Directeur du Centre d'Étude des Médias
Université Michel de Montaigne - Bordeaux III
Extraits (caractères gras ajout personnel de j-jour)
Les médias influencent, on le sait, très profondément le fonctionnement de nos démocraties. Ils personnalisent la vie politique ; ils contribuent à établir l'ordre du jour des questions qui doivent retenir l'attention ; ils mettent en scène les grands débats ; ils constituent la principale source d'information politique. On en vient même à parler de « démocratie médiatique ».
Cette influence des médias et tout spécialement du plus important d'entre eux, la télévision, est loin d'avoir des conséquences toujours positives. Si l'on privilégie l'analyse de la dimension temporelle, on constate une grande différence entre le temps façonné par les médias et le type de temporalité qu'exige une vie démocratique véritable. Ainsi, l'immédiateté de l'information constitue un obstacle pour la réflexion citoyenne. Le déversement d'un flot continu d'informations constitue en effet une gêne pour l'acquisition de connaissances et la formation de savoirs. A cet égard, par rapport à la télévision ou à la radio, la presse peut faire valoir une gestion du temps moins précipitée. En 1995, au moment du lancement de la nouvelle formule éditoriale du Monde, le directeur de ce journal mettait en avant, face à l'information en temps réel qui envahit les médias, « la dimension irremplaçable de l'écrit, celle qui offre la distance et le recul sans lesquels, estimait-il, il n'est pas de citoyens actifs et responsables ». Ainsi, la transmission extrêmement rapide des informations venues des quatre coins du monde, aboutit à une abondance informative qui peut faire naître un sentiment d'impuissance. C'est moins en effet, la pertinence de ces informations qui explique leur diffusion que leur sensationnalisme et leur disponibilité. Ainsi, l'immédiateté et l'abondance des images et des nouvelles, aboutissent à une surcharge du présent qui fait oublier le passé et qui surtout empêche de se projeter dans l'avenir. Ce primat du présent et la montée en puissance de la catégorie de l'urgence qui l'accompagne, constitue un handicap pour le débat et les décisions politiques. La démocratie doit se méfier de ce que Jean Chesneaux appelle un « présentéisme » (1), afin de pouvoir mettre les leçons du passé au service des projets d'avenir.
A la différence du temps politique, contraint par des règles et des procédures qui organisent la participation à la vie de la cité, le temps médiatique est fortement dépendant du progrès des techniques. L'invention et l'adoption au cours de l'histoire, de différentes techniques de communication, a fait naître des régimes de temporalités de plus en plus accélérés (2). Le rythme hebdomadaire de la gazette a été supplanté par le rythme quotidien du journal. Le télégraphe a bouleversé les conditions de transmission des nouvelles et assuré le triomphe du règne de l'information décontextualisée. La radio impose le temps réel avant que la toute puissante télévision vienne y ajouter la séduction des images. Aujourd'hui, les réseaux télématiques bouleversent les conditions de production et de diffusion de l'information et nous introduisent dans le monde du virtuel. La part déterminante des techniques et également de l'économie, explique l'improbable rencontre entre temporalité médiatique et temporalité démocratique. S'il existe d'heureuses rencontres comme au XVIIIème siècle, avec la diffusion de l'imprimé et le développement de la presse, on observe aujourd'hui des temporalités divergentes et une déstabilisation par les médias et les nouvelles technologies de communication, des formes démocratiques instituées. Dès lors, on peut s'interroger sur les possibilités d'émergence de formes démocratiques plus adaptées aux médias actuels.
(...)
Une décision politique soumise à l'urgence
Dans un monde marqué par l'urgence et l'abondance des informations, la décision politique pare au plus pressé, répond sans délai aux sollicitations de l'environnement et aux desiderata d'une opinion mesurée au jour le jour. Cette réactivité de la décision laisse peu de place à la réflexion et à l'imagination. En se soumettant aux diktats de l'immédiat, en devenant un gestionnaire des contraintes du présent, le politique perd sa capacité à inscrire son action dans la durée et à concevoir des projets à long terme. Dans la mesure où il s'agit surtout de s'adapter, l'idée de transformation sociale n'est plus à l'ordre du jour (4).
Jean Chesneaux met en garde contre les dangers d'un présent qui investit tout et prétend se suffire à lui-même. Il estime que ce « présentéisme rampant favorise le primat de la rentabilité à court terme, l'éphémère et l'instantanéité alors que s'atrophie le sens des perspectives et des durées ». Surtout, en prenant l'exemple des retraites et de l'aménagement du territoire, il estime qu'un arbitrage permanent est nécessaire entre l'expérience du passé, les responsabilités vis à vis de l'avenir et les impératifs prioritaires du présent, arbitrage dont la réalisation constituerait un des attributs éminents de la démocratie. Lorsque le futur est imaginé, c'est trop souvent à partir de formules creuses comme celle de « société de l'information » (5). Des principes comme celui de «développement durable» ou celui de « précaution » auquel se réfère parfois le juge, présentent l'avantage de limiter les prétentions du présent.
Les manipulations de l'opinion publique
Plutôt que d'être mise au service de l'expression du plus grand nombre, les capacités des médias et des nouvelles technologies ont été utilisées pour favoriser une communication verticale qui informe la masse à partir d'un point central. Ce type de communication qui engendre un public d'individus séparés et réduits à l'état de récepteurs, comporte des risques de manipulation de l'opinion. Le risque le plus important provient du caractère unilatéral des messages et conséquemment de l'absence d'échange de points de vue que l'on observe par exemple, dans les lieux de débats ou les médias interactifs. Le triptyque infernal télévision/sondage/élections comme le nomme Stefano Rodotà (6), contribue à une personnalisation extrême de la vie politique et réduit la démocratie à un jeu de oui et de non.
L'organisation de sondages et la mesure au jour le jour de l'opinion sont facilitées par la constitution de petits échantillons représentatifs de l'ensemble de la population. Les technologies facilitent également ces opérations en permettant de les rendre quasi immédiates et d'écourter notamment le temps de réponse. Compte tenu de cette rapidité, il est impossible aux personnes interrogées, de disposer des informations nécessaires et de se forger une véritable opinion personnelle. Aucun débat préalable ne les éclaire sur les différents aspects d'une question qui peut être posée dans un contexte très passionnel. Par exemple, on peut poser une question sur la peine de mort après que plusieurs crimes aient été commis. Par ailleurs, ces mêmes personnes n'ont aucune maîtrise sur le sujet choisi, la formulation des questions et le calendrier des sondages.
La dévalorisation de l'espace national
Grâce à la vitesse de transmission des nouvelles, le monde de l'information est désormais un monde sans frontière. Des géographes constatent que de plus en plus, la logique des réseaux tend à l'emporter sur la logique des territoires (7). En prenant l'exemple de CNN et des satellites de télécommunications, Paul Virilio montre que la puissance des médias fait perdre de son intérêt au territoire et à ses spécificités. Le caractère démesuré des technologies du temps réel s'accompagnerait même d'un véritable déni de localisation. L'instantanéité d'un temps devenu mondial effacerait définitivement la réalité des distances et des intervalles géographiques qui organisaient la politique des nations. Les temporalités locales seraient menacées. « Agissant et interagissant en temps réel, les acteurs et téléacteurs de la révolution cybernétique des télécommunications, mettent en oeuvre un rythme, un tempo technique qui domine désormais l'importance proprement historique de temps local des sociétés, des pays, au bénéfice exclusif d'un temps mondial qui n'appartient plus tant à l'histoire des nations qu'à l'abstraction d'une chronopolitique universelle dont nul représentant politique n'est véritablement responsable » (8).
Devant une telle accélération et une telle menace de « bombe informatique », il est souhaitable qu'un ralentissement de la communication intervienne et que des résistances s'organisent. Les rythmes biologiques et la temporalité propre des divers lieux géographiques constituent à cet égard de précieux points d'appui (9)."